Voilà plus d'un mois que je n'ai rien posté sur mon blog. A vrai dire, la vie d'une co-présidente est une vie bien chargée et les quelques soirs encore libres, je tente de les garder pour mes enfants, ma famille, mes amis...Et en regardant mon agenda depuis le 8 février dernier, date de mon dernier post sur ce blog, je dois me rendre à l'évidence que deux sujets de société ont occupé le haut du pavé. Le premier touche à l'Islam européen (j'aborderai le second dans un deuxième billet plus tard dans la semaine).

Le foulard sous toutes ses coutures et en tous lieux

Je disais donc l'Islam européen. Avec, en pointe d'iceberg, les multiples interventions et débats sur le foulard, sous toutes ses coutures et en tous lieux : foulard, burqa, voile? Signe religieux, culturel, identitaire? A l'école, quelle règle pour les élèves, et pour les profs? Et dans la fonction publique, et pour des mandataires politiques? Débat complexe qui nécessite de pouvoir entendre les revendications des un-es et des autres, les craintes de part et d'autre.

Question qui suscite de l'intérêt. Bien plus aujourd'hui qu'il y a deux ans encore. Je me souviens qu'en 2007, lors de la campagne électorale de 2007, les questions sur cette partie du programme étaient rares et si j'en parlais d'initiative, ce sujet laissait indifférent. Deux ans plus tard, durant la campagne de 2009, auprès des mêmes publics, l'intérêt était vif, les réactions étaient fortes, avec une peur grandissante du retour du religieux dans la sphère publique (notamment au nom du combat mené par nos aïeuls pour la séparation explicite de l'Eglise et de l'Etat).

Le droit à un Islam européen

Mais si ces craintes doivent être entendues, le débat se doit d'être constructif et il faut être très vigilant qu'il ne tombe pas dans une instrumentalisation de ces craintes au profit d'un combat nettement moins respectable, le combat contre la reconnaissance d'un islam européen. Ainsi quand, en partant de la nomination de Fatima Zibouh par Ecolo au CA du centre pour l'égalité des chances, certains attaquent le fait qu'elle soit voilée et et prétendent, à tort, que derrière son voile, se cache une intégriste, fondamentaliste,rigoriste parce qu'elle aurait participé à la nébuleuse de Présence musulmane et serait une proche de Tariq Ramadan, non seulement, il y a une instrumentalisation du débat sur le voile, qui cherche à faire du voile le symbole du radicalisme, mais en outre, il y a une utilisation malhonnête d'accusations qui sont non seulement fausses mais qui en outre font croire qu'il y a un agenda caché d'un Islam européen menaçant et radical.

Oui, il y a des organisations musulmanes européennes. Il n'y en a pas qu'une, il y en a plusieurs. Comme il y a des tas d'organisations chrétiennes, juives, Mais faut-il nécessairement en avoir peur? Peut-on reprocher à des jeunes et moins jeunes nés ici, dans des foyers musulmans qui se sont construits ici, de s'organiser, de réfléchir ensemble à leur identité, à leur religion, cette religion venue d'ailleurs avec leurs grands-parents et de la faire évoluer dans le contexte européen, belge?

Non seulement, je pense qu'on ne peut pas leur reprocher, mais en outre, je pense que c'est une bonne chose.On le sait, l'Islam du 20ème siècle est traversé par des courants radicaux. En Afghanistan,au Proche Orient,dans le Maghreb. Et ces courants radicaux ont leur succès chez nous aussi. Principalement après d'une population fragilisée, d'ailleurs. Il faut évidemment combattre les radicalismes de tous bords. Mais faisons confiance à nos concitoyens musulmans. Porter le voile n'est pas nécessairement synonyme de radicalisme. Débattre avec ses pairs sur l'Islam européen n'est pas le signe d'une volonté d'islamiser l'Europe. La ou plutôt les communautés musulmanes se questionnent tout autant que nous les Européens non-musulmans (vu que le débat est clivé ainsi) nous nous questionnons sur le sens, les pratiques de la religion dans notre société moderne.

Tareq Oubrou et la voie moyenne

Si, en tant que laïcs, on a sans doute du chemin à faire pour accepter que modernité puisse rimer avec religion, faisons confiance aux croyants pour qu'ils questionnent leurs communautés religieuses sur l'adéquation des pratiques religieuses dans notre société contemporaine et moderne. D'ailleurs, je vous recommande l'interview de Tareq Oubrou, imam à la grande mosquée de Bordeaux qui passera ce mardi 23 mars sur la 2. Militant pour une voie moyenne entre la tradition musulmane et le respect des lois de la République laïque française, il a ainsi défini un concept de double appartenance très original, intitulé " sharia de minorité " qui, selon lui, doit permettre à tous les musulmans européens de concilier d'une part leurs conceptions religieuses et spirituelles et d'autre part les exigences de la sécularisation en vigueur dans les sociétés occidentales.

Pour donner un exemple d'où le mène sa réflexion, voici un court extrait d'une interview faite au journal le Monde le 15 octobre 2009. A la question "Quelle est aujourd'hui votre position sur le port du foulard islamique ?" Tarek Oubrou répond : "Si je voulais être provocateur, je pourrais dire aux femmes : mets ton foulard dans ta poche. Aujourd'hui, je dis que c'est une recommandation implicite qui correspond à une éthique de pudeur du moment coranique. Pour autant, une femme qui ne le met pas ne commet pas de faute. Mais, aujourd'hui, la communauté musulmane est fragile, et s'attache à des adjuvants et à des normes. C'est aberrant de réduire une femme musulmane à son foulard ; c'est de l'ignorance. Le foulard n'est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. En outre, cette visibilité est néfaste car, à long terme, cette pratique pose des problèmes spirituels et psychologiques aux femmes qui veulent étudier ou travailler. Je n'ai pas le droit de tromper ces jeunes filles. Le problème, c'est que lorsqu'elles enlèvent le foulard, elles arrêtent aussi de prier. Cela dit, je crois que chacun est libre de s'habiller comme il veut, de choisir la lecture de l'islam qui lui convient, même si je ne la partage pas."

Le rôle du politique

SI c'est important que ce genre de voix s'élève au sein des communautés musulmanes, j'estime que c'est un débat qui leur appartient. Moi, en tant que politique, je dois traiter la question du voile en tenant compte du droit fondamental de la liberté d'expression religieuse, des missions d'émancipation et de non exclusion de l'école, des devoirs, aussi, de l'école (suivi rigoureux des cours, règles de vie ensemble, non prosélytisme,..); des richesses de la diversité et du dialogue interculturel pour notre société, du combat pour l'égalité des femmes et des hommes et, dans le cadre de la fonction publique de l'exigence d'impartialité du service rendu à tous les citoyens et citoyennes.

C'est avec ces balises-là que le politique doit réfléchir, se positionner pour, enfin!, légiférer. Légiférer est essentiel aujourd'hui, quand on voit le peu de clarté, les incertitudes juridiques et les tensions que peuvent provoquer certaines décisions. On ne peut laisser la patate chaude aux directeurs d'école ou aux administrations. Evidemment, c'est plus facile à dire qu'à faire dans un pays institutionnellement aussi complexe. Laissons donc le temps à nos Ministres et Parlementaires de débroussailler le chemin, sans rajouter des propos simplistes et lourds de conséquences pour l'ensemble de la société.