Hier soir, quinze jours après des premières échauffourées qui ont opposé des jeunes Molenbeekois aux forces de l'ordre, le quartier du Parvis Saint-Jean Baptiste, au coeur de Molenbeek a été le théâtre d'affrontements assez violents entre la police et des groupes de jeunes. Selon les médias ce matin, tout a commencé lorsque la police a interpellé et emmené un jeune de 14 ans pour outrage à agent de police. La famille et des jeunes ont suivi en cortège la police jusqu'au commissariat et un attroupement s'est crée, dégénérant rapidement en affrontements. Jets de pierre, bris de vitres, autopompes,... 120 policiers ont été appelés en renfort. 9 policiers sont blessés et plusieurs jeunes ont été arrêtés.

Pourquoi?

Un peu moins de vingt ans après les grosses émeutes du début des années 90, les mêmes quartiers s'échauffent : Molenbeek, Anderlecht, Forest...

Bien sûr, c'est le Ramadan. On sait que durant cette période, les tensions sont plus palpables du fait de la fatigue et de l'effort physique qui découle de la pratique du jeûne. Mais cela n'explique certainement pas l'effusion de violence de ces dernières semaines.

Bien sûr, il y a la crise économique, l'augmentation du chômage. Et les premières victimes des crises sont toujours les plus précarisés. Mais précarité ne rime pas avec violence.

Bien sûr, les policiers commettent parfois des maladresses. Combien de policiers de Molenbeek connaissent véritablement la commune, ses habitants? On manque de policiers à Bruxelles, On doit recruter des des jeunes Flamands ou Wallons, souvent peu au faits de la réalité de Bruxelles et de Molenbeek et qui partent à la première occasion rejoindre des unités plus proches de chez eux. Il y a donc un turn over important. Mais cela n'explique pas non plus l'augmentation des tensions de ces derniers temps.

Et pourtant quiconque connaît ces quartiers, y habite ou y travaille n'aura pas été étonné par ces accès de colère. Car, selon moi, il s'agit bien d'une colère qui gronde sourdement depuis longtemps. Et cette colère, je pense qu'elle résulte de la politique "d'intégration" et de "cohésion sociale" qu'on a mise en place dans ces quartiers après les émeutes du début des années 90. Politique qui avait pour objectif la paix dans les quartiers mais malheureusement pas l'émancipation sociale, économique et culturelle des populations de ces quartiers (faut-il rappeler qu'à l'époque, une bonne partie des habitants n'avait pas le droit de vote?). On est partis du constat que ces quartiers étaient délaissés (urbanistiquement, associativement,...) et qu'il fallait proposer des activités aux jeunes dans leurs quartiers. Cela a eu, certes, des effets positifs, en matière d'aménagement du territoire et d'organisation d'activités pour les jeunes. Bien sûr, mais cela n'a pas permis d'ouvrir les quartiers, qui se sont plutôt fermés sur eux-même et même les activités ont eu tendance à être communautarisées,

Et aujourd'hui, les jeunes n'en sortent pas ou très peu de leurs quartiers. Ils ne connaissent pas les jeunes des autres quartiers. Et quand ils en sortent, quel choc, quel malaise s'empare d'eux? Comment dans ces conditions trouver un emploi, participer à la vie de la Région? Les jeunes hommes, quand bien même ils auraient le diplôme adapté (ce qui n'est déjà pas le cas le plus fréquent) sont souvent considérés "inadaptés", peuvent avoir un langage, un comportement qui fait peur. Comment dans ce contexte pouvoir s'identifier à la ville qu'ils habitent si ce n'est en valorisant ce qui fait leur attache au quartier, leur ressemblance à leurs pairs, leur identité culturelle, leurs racines issues du pays de leurs parents dans lequel, ils ne se sentent pourtant pas non plus tellement plus à l'aise.

Je ne suis pas sociologue. Je ne vais donc pas aller plus loin dans ces supputations. Une étude sur la mobilité des jeunes réalisée par une AMO de Bruxelles relève ce même constat.Le Monde diplo en a même fait un dossier que je vous invite à lire.

Emancipation, le maître-mot

En tout cas, le monde politique dans son ensemble (et pas seulement les pouvoirs communaux de ces zones) doit prendre ses responsabilités car la dualisation de ville est grandissante. Il faut agir parallèlement sur l'école, la formation professionnelle, l'ouverture de quartiers, la décristallisation des différences religieuses et/ou culturelles, l'emploi, l'urbanisme et penser la politique en termes d'émancipation plutôt que de simple cohésion. C'est un travail de longue haleine, qui pourra donner des résultats à moyens terme, mais il urge de s'y atteler si on ne veut pas sacrifier une génération supplémentaire.